- BOIRE LE MONDE - (évolution d'une ancienne stance à la nuit)
Dans ce flacon, ce monde opaque de silence,
dans cette flasque ignoble entre tes doigts, ô nuit,
nous subsistons scellés dans notre pestilence,
suant notre misère au verre de l’ennui.
Que ne vous lassez vous phalanges glaciales
tant lourde est la chaleur que contre ses parois
nous jetons par nos fois, nos amours bestiales,
nos espoirs, et toujours subséquents désarrois?
Il faut que tout soit clos, qu’aux hommes rien n’arrive,
que les foudres qu’ils font dans ce broc de cristal,
que les coups dispersant leur guerre corrosive
ne puisse fissurer l’extrémité du mal.
Nuit, j’entends ton dégoût tant nous sommes infectes,
vieux vers luminescents dans la viscosité
du connu. Ce brouet, mécanique d’insectes,
verse le sur ta lèvre, Eve d’obscurité.
Si ton cœur peut souffrir pareille répugnance,
si le goût de nos morts a pour toi quelque attrait,
je te verse le vin de mon impatience
et t’implore ce soir de nous boire d’un trait.
J’ai préparé moi-même une égale fiole
contenant les vapeurs d’un poison violent.
Et bien malgré ma soif qui de ces flots s’affole
pour ce verre lever je te serai galant;
Amoureux, j’attendrai que ta voix m’y invite.
Et lorsque j’ôterai le clou de verre usé
le ciel s’entrouvrira d’une éclipse insolite.
je saurai que ma foi ne m’a pas abusé.
Je verrai l’univers aspiré dans ta bouche,
la carafe du temps répandue à jamais,
se vidant, ô ma nuit, tel un corps sur ma couche…
Tu étais mon ivresse; Et mon sang tu l’aimais.
Tous deux nous goûterons le funeste breuvage
ensemble finissant, amants grisés d’alcool,
toi te déshabillant d’un bien trop long veuvage
et moi laissant le drap de ma peau sur le sol.
Mais quoi ? Ma gorge brûle; Et ton geste se trouble.
Pourquoi me laisse-tu boire seul l’élixir?
Au moment de mourir, mon amour, je vois double;
Et je t’adore encor de te voir me trahir.